En juillet 2009, nous décidons d'avoir un quatrième enfant.
En août, nous découvrons qu'un petit être s'est installé en moi et devrait voir le jour début avril 2010.
Nous sommes heureux.
Par superstition et un peu égoïstement, nous gardons cette nouvelle secrète jusqu'à la Toussaint où, petit à petit, la nouvelle se répand.
Les réactions sont diverses : choisir d'avoir un 4è enfant est perçu soit comme de l'inconscience, soit comme une preuve de courage... sans compter ceux qui pensent que ce quatrième enfant, nous ne le faisons que parce que nous avons déjà trois filles et que nous voulons un garçon.
Mais pour nous, c'est simplement un nouvel enfant, un nouveau bébé de l'amour qui grandit en moi. Et comme pour ses trois sœurs, nous ne demanderons pas le sexe de cet enfant, cela a si peu d'importance.
Nous voulons simplement un bébé en bonne santé.
Les mois passent, les visites et les échographies chez le gynécologue se succèdent, je vais bien, bébé grandit harmonieusement.
Hormis beaucoup de fatigue, cette grossesse n'est pas source de maux ou de désagréments. Avec déjà trois enfants, il me semble normal d'être plus fatiguée que pour une première grossesse.
A partir de janvier, je commence à ressentir quelques contractions, le soir. Rien d'alarmant, elles ne modifient pas le col.
Fin février, ces contractions sont parfois plus douloureuses.
Je vais donc régulièrement à la maternité pour des monitoring. Chaque semaine, j'ai le plaisir de passer une heure à écouter les battements du cœur de mon bébé et les bruits de ses galipettes. Je ne lis pas, je ne discute pas, j'écoute simplement. Et je caresse mon ventre. On est bien tous les deux.
Le 22 mars, la sage-femme qui m'installe le monitoring me touche le ventre et me dit : "Vous avez beaucoup de liquide, votre bébé a une belle piscine ! " Le gynécologue qui me voit ensuite ne me dit rien de spécial. Je lui demande si le bébé sera gros car c'est un 4è et ma 3è pesait 3,950 kg à la naissance, je m'inquiète un peu. Il me répond : "Ni trop gros, ni trop petit." Ses mesures suivent une courbe harmonieuse, et c'est vrai, ni au-dessus, ni en-dessous.
Je repars sereine, avec un nouveau rdv pour le 29 mars. Mais le 27, après une nuit bizarre, je retourne à la maternité. C'est encore une fausse alerte. Le col est toujours long et la tête est "à perpèt" dixit la sage-femme. Après 1h de monitoring, retour à la maison.
Lundi 29 mars, à 13h, nouveau monitoring. La sage-femme qui me l'installe me dit en voyant mon ventre : "C'est un bébé de plus de 4 kg ça !" Je lui réponds que sa collègue pensait qu'il y avait beaucoup de liquide. Elle est dubitative. Elle me laisse pendant une heure, le cœur de bébé bat à 125 en moyenne. Elle me dit que ce sera un grand sportif, que son cœur est endurant. Puis par précaution, elle m'examine. Le col est court, dilaté à plus de 2 cm. Il semblerait que le travail ait commencé. Mais elle est un peu inquiète car la tête est toujours très haute et mobile, et la poche des eaux est sous tension. Elle me dit de rentrer et de m'allonger en attendant que ça se précise. Elle me parle de procidence du cordon possible si la poche se rompt et de rester allongée dans ce cas.
Je rentre, j'attends. J'appelle mes parents pour leur dire que bébé va arriver, j'organise la prise en charge de mes grandes, je préviens mon mari.
A 17h, je lui dis de rentrer, que les contractions s'accélèrent.
J'explique à Amandine et Juliette que je vais partir à l'hôpital chercher le petit frère ou la petite sœur et que dès le lendemain, elles pourront venir nous voir et nous faire des bisous.
A 18h45, c'est parti, direction la maternité.
La sage-femme qui m'accueille est la même qui m'a fait le monitoring en début d'après-midi. Elle m'installe directement en salle d'accouchement. Elle sait que ça peut être rapide. Afin de palier à la procidence du cordon, elle perce elle-même la poche des eaux. Deux litres de liquide s'écoulent, puis encore deux litres... cela semble surprendre tout le monde. Et hélas, entre la tête et le cordon, c'est le cordon qui descend en premier. Ni une, ni deux, le gynécologue arrive, une césarienne va être pratiquée en urgence pour sauver le bébé.
A 20h14, ma petite fille voit le jour, elle se prénommera Bérénice.
Je suis sous anesthésie générale, je ne la vois pas, je ne le sais pas. Mon mari me dira que c'est une fille en salle de réveil.
Dès que j'ai l'information, je me rendors, rassurée que tout aille bien. Mon bébé est sauvé !
A 0H30, on me ramène dans ma chambre. En passant devant la pouponnière, je vois mon mari et ma maman. Ils m'annoncent que c'est une petite crevette de 1,885 kg, la puéricultrice me la montre, de loin. Maman est émue, elle sourit en me disant "Elle est petite." Je me dis : "Et alors, c'est pas grave, je vais la nourrir !"
La nuit passe, je suis encore sous le coup de l'anesthésie. Mon mari passe la nuit auprès de moi.
Le lendemain matin, dès 7h, le pédiatre vient me trouver. En voulant alimenter Bérénice, ils ont vu qu'elle n'avalait pas, que le lait remontait. Ils ont voulu lui passer une sonde et celle-ci ne descend pas. Ils soupçonnent une atrésie de l'œsophage. Il faut transférer ma puce dans un hôpital de niveau 3 pour qu'elle soit rapidement opérée : c'est une opération vitale, il faut qu'elle puisse s'alimenter.
En même temps, le pédiatre me dit qu'il craint que cette malformation soit due à une maladie génétique, le syndrome d'Edwards. Je ne comprends pas, je ne connais pas ce syndrome. J'accepte le transfert sans discuter.
Je pleure, je ne comprends rien.
Le psychologue arrive. Je lui explique que je n'ai pas encore vu mon bébé, que je ne l'ai pas encore touché, rencontré, que je n'ai pas croisé son regard... et que mon accouchement me parait irréel. J'ai accouché, je n'ai pas de bébé, on va emmener mon bébé. Il me dit qu'il est très important que je la vois, que je la touche et qu'il va faire en sorte que ça se fasse.
Peu après, on vient me chercher. avec mon lit, on m'emmène en pouponnière. Elle est là, je la vois. C'est vrai qu'elle est petite, mais elle est jolie. Sa perfusion, ses lunettes à oxygène, sa sonde gastrique, je les vois aussi. Ça me fait mal, mais je n'ai pas peur. Ma petite fille est là, elle ouvre les yeux, elle respire, elle bouge. La puéricultrice me l'installe dans les bras. Je n'arrive pas à capter son regard, car avec mes propres perfusions et ses tuyaux, il est difficile de prendre une position agréable. Mais je la sens contre moi, j'ai sa petite main dans la mienne. Ça y est, je peux lui parler. Je peux lui murmurer qui je suis. Je peux lui faire un câlin. Je peux la rassurer, lui expliquer pourquoi on va l'emmener et lui dire que ça va aller.
A 12h30, elle part.
Je reste là, seule, dans ma chambre. On est bien loin du projet naissance : "Un quatrième bébé comme une lettre à la poste !" L'après-midi est longue, on attend les nouvelles. Impossible de se réjouir, impossible d'être serein. Comment va mon bébé

19h, le pédiatre revient. L'atrésie de l'œsophage est confirmée. Mais il y a aussi une fistule entre la trachée et l'œsophage, le cœur présente une communication inter ventriculaire et un rein est hypertrophié... ça se complique... ça se confirme... le généticien pense aussi à un syndrome d'Edwards. Mais qu'est-ce donc ? Une trisomie 18. Je me dis que ça ne peut qu'être moins grave que la 21, puisqu'on n'en parle jamais. Et là, le pédiatre m'explique : "C'est plus grave, c'est une maladie létale."
Létale... la seule chose que j'associe à ce mot c'est "injection létale aux condamnés à mort"... Je réalise qu'il est en train de me dire que mon bébé va mourir. Espérance de vie de quelques semaines... inutile d'opérer... l'issue sera identique.
Je m'écroule, je ne comprends pas. Que s'est-il passé . Pourquoi ? Pourquoi mon bébé ?
On me propose de me transférer encore le soir-même mais je ne peux pas me lever. Mon mari passe encore la nuit auprès de moi. Je serai transférée le lendemain matin.
Ma grande fille est là. Il me faut lui annoncer que sa petite sœur ne rentrera peut-être jamais à la maison.
Mercredi midi, me voilà à ses côtés avec son papa.
On distingue à peine son visage sous tous les tuyaux. Mais on est là. Je la touche, je la caresse, je la rassure, je lui dis que je l'aime. Les infirmières sont très gentilles, elles nous expliquent ce qu'elles lui font. Je ne la lâche pas, je laisse ma main sur ses petites jambes. Ça me fait mal au cœur de l'entendre pleurer... ses pleurs sont si faibles, un ronronnement de chaton.
Nous rencontrons ensuite l'équipe médicale, et le pédiatre nous explique les différentes malformations et la fragilité de notre fille. Il parle de soins de confort en cas de confirmation du pronostic par les tests génétiques... Quelle horreur ! Pas ça, pas pour mon bébé !!! Les soins palliatifs, c'est pour les anciens pas pour un bébé qui vient de naître !
Nous retournons auprès de Bérénice. L'infirmière me la met dans les bras.
Ça y est, elle est là, contre moi. Je la vois, je vois son visage, elle essaie d'ouvrir les yeux. On se rencontre vraiment. Comme elle est belle. Comme je l'aime cette petite fille, cette toute petite fille, ma toute petite fille.
Puis mes parents arrivent avec nos trois filles. Successivement, ils viennent rencontrer Bérénice. Chloé d'abord, puis Amandine, puis Juliette. Elles ont fait de jolis dessins pour leur petite sœur afin que sa couveuse soit plus gaie. Elles lui ont choisi un joli doudou parce que c'était prévu comme ça, c'était le cadeau qu'elles devaient apporter à la maternité. Elles rencontrent Bérénice, cette petite sœur malade mais si jolie, si fragile. Mon papa aussi est très ému devant sa petite fille "Salut gamine !" Et maman est là aussi.
Après leur départ, nous restons avec elle jusqu'à 23h. Nous assistons aux soins, on me permet de lui prendre la température, de lui changer la couche, on la voit sans son appareillage. Elle est si belle notre poulette.
En partant, je dis à l'infirmière que je serai là, le lendemain matin, pour sa toilette. Je veux être là !
La nuit est affreuse. Les larmes, la peur, l'hébétude... mon mari et moi ne savons plus qui nous sommes. Nous ne comprenons pas ce qui nous arrive. On veut croire encore qu'elle n'a pas ce petit chromosome en trop, que ça va aller... mais au fond de nous, on sait.